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La république des livres
L'actualité littéraire, par Pierre Assouline
02 janvier 2010 Sept poèmes suffisent à jucher un
poète au plus haut. De grands poèmes d’une
pureté cristalline et d’une densité sans
équivalent. Mais il n’en a fallu pas plus de sept
de cette encre pour constituer l’oeuvre du
vénézuelien Robert Ganzo (1898-1995). Ils
s’intitulent “Orénoque”, “Rivière”,
“Lespugue”, “Domaine”, “Langage”,
“Colère”, Résurgences” et ils ont
été écrits entre 1937 et 1954 et publiés
dans A son essai, Robert Maillard a joint des
séquences de poèmes, des notes personnelles et des
conférences de Ganzo, ce qui rend son livre très
complet. Il s’empare des poèmes l’un après
l’autre ; puis il analyse les octosyllabes sans faire
l’impasse sur les ”effets de
préciosité” parfois reprochés à
celui qui disait que la poésie ne peut venir que de
l’objet. Il nous fait pénétrer dans le mouvement
secret de l’univers de Ganzo avec sa propre sensibilité
de poète et une empathie qui, au plus profond, relève
d’un émouvant sentiment de fraternité. Il nous
conseille la patience car certains poèmes ne se donnent pas
au premier venu, d’autant qu’ils sont composés à
rebours de notre air du temps voué au culte du vers libre ;
il faut lentement les conquérir strophe à strophe,
les gravir de séquence en séquence, pour en
découvrir l’ampleur cachée. Il faut
fouiller ses vers comme lui le faisait Quelques éléments de biographie, tout de même. Tard venu à l’écriture de la poésie, Robert Ganzo attendit l’âge de 39 ans pour payer sa dette à ses maîtres, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Valéry. De langue maternelle espagnole, il ne commença à lire des auteurs en français qu’à partir de 14 ans. Résistant dès 1940, il fut de ceux qui sauvèrent l’honneur des poètes sans jamais cesser d’en être, sa série de Tracts en témoigne. Quand il n’écrivait pas de livres, c’est à dire la plupart du temps, il en tenait boutique à Paris. Il était bouquiniste quai Malaquais, en face de la librairie Honoré Champion, et libraire tout près de là, au 30 de la rue Mazarine. Ne partez pas sans emporter un poème, pour la route. Pourquoi pas le plus fréquemment cité, Lespugue, ainsi nommé d’après ce désormais fameux hameau perdu en Haute-Garonne où l’on découvrit un chef d’oeuvre de l’art préhistorique, une statuette aurignacienne en ivoire de mammouth dite “Dame de Lespugue” ou encore ”Vénus de Lespugue”. Robert Ganzo avait entretenu un long commerce avec l’art pariétal, les armes de ce temps, les rêves de ces premiers hommes, jusqu’à en être l’intime. Son poème puise sa tension dans cette très ancienne imprégnation autant que dans la présence à ses côtés de sa compagne et dédicataire en ces premiers mois de 1940 : “(…) Le Jour. Regarde. Une colline/ répand jusqu’à nous des oiseaux,/ des arbres en fleurs et des eaux/ dans l’herbe verte qui s’incline./ Toi, femme enfin -chair embrasée-/ comme moi tendue, arc d’extase,/ tu révèles soudain ta grâce/ et tes mains soûles de rosée (…) Tes yeux appris aux paysages/ je les apprends en ce matin,/ immuable à travers les âges/ et sans doute à jamais atteint./ Déjà les mots faits de lumière/ se préparent au fond de nous;/ et je sépare tes genoux,/ tremblant de tendresse première. (…) Où finis-tu ? La terre oscille ;/ et toi, dans le fracas de monts,/ déjà tu renais des limons,/ un serpent rouge à la cheville ;/ femme, tout en essors et courbes/ et tièdes aboutissements,/ lumière, et nacre, ombres et tourbes/ faites de quels enlisements?” (…) Ton torse lentement se cambre/ et ton destin s’est accompli./ Tu seras aux veilleuses d’ambre/ de notre asile enseveli,/ vivante après nos corps épars,/ comme une présence enfermée,/ quand nous aurons rendu nos parts/ de brise, d’onde et de fumée”. (”Portrait de Robert Ganzo” eau-forte de Jacques Villon (1957) ; “La Vénus de Lespugue”, photo RMN)
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