Préface


Lorsqu’au théâtre du Vieux Colombier, en 1965, j’interprétai Lespugue, le poème de Ganzo que je venais de découvrir, on aurait pu m’opposer l’injonction fameuse de Léon-Paul Fargue face à l’incompréhension du public : «Lisez, mais lisez donc ! C’est écrit.» Robert Ganzo, qui était dans la salle, fut choqué par le fait que je n’avais dit qu’un extrait de son poème. Il ne m’en tint pas rigueur et je ne tardai pas à le rencontrer régulièrement et appris, auprès de lui, à saisir les moindres nuances d’une œuvre qui avait bouleversé ma vie.

On ne manquera pas, ici, de s’étonner que dans la célèbre collection « Poètes d’aujourd’hui » des Editions Seghers (270 auteurs entre 1944 et 1994), le nom de Robert Ganzo soit absent. Et pourtant, Pierre Seghers, dans un numéro de sa revue Poésie en 1942, voyait dans l’œuvre de Ganzo une «  démarche aérienne, comme d’un vannier qui serait génial et qui tisserait avec l’air, la musique, un ouvrage bien à lui (ni Supervielle ni Valéry) ».

En fait, c’est Léon–Paul Fargue le premier qui, dès 1938, a salué l’auteur d’Orénoque, « plus poète que beaucoup d’autres, patentés, diplômés ou canonisés… »

De tous les poèmes de Ganzo, celui qui a été le plus souvent cité ou repris est Lespugue (du nom du hameau de Haute-Garonne où fut découverte la fameuse « «Vénus de Lespugue », statuette en ivoire de mammouth, l’un des chefs-d’œuvre de l’art préhistorique.) Dans son ouvrage sur les Poètes contemporains (Cahiers du Sud, 1951), Léon-Gabriel Gros écrit : « Je ne crois pas qu’il y ait d’exemple de poème s’achevant ainsi en glorification de la poésie, de poème devenant à ce point le monument de l’idole qu’il a suscitée.Lespugue a toutes les chances de durer autant que la langue dont use Ganzo. »

En 1968 encore, Jean Rousselot définissait Robert Ganzo comme « classique, mais éminemment moderne par la hardiesse de ses interrogations, le raccourci de ses procédés, l’étendue géophysique que son regard scrute de façon quasi scientifique ; tel est ce poète qui, volontairement, se tient en retrait des courants visibles. » (Dictionnaire de la poésie française contemporaine, Larousse).

Ayant commencé, dès les années 1970, à se retirer petit à petit de la vie littéraire, Robert Ganzo a contribué lui-même à ce que son nom disparaisse de l’actualité. C’est ainsi que le silence est tombé sur son œuvre de son vivant (il est mort en 1995 dans sa quatre-vingt-dix-septième année et nous étions une dizaine à peine à son enterrement ; il n’y avait bien sûr aucun écrivain). Ce silence est devenu si compact que les nouvelles générations ignorent jusqu’à son nom. Il est aussi bien absent de l’Anthologie de la poésie française de Jean Orizet (Larousse, 1988) que de celle de Pierre de Boisdeffre (Edition du Rocher, 2002) !

Robert Maillard s’est mis en tête de rompre ce silence et a décidé de consacrer un livre à celui qu’il appelle volontiers « le Maître ». Il nous livre ici les secrets qu’il a rassemblés auprès de Robert Ganzo pendant des années. Une longue et fidèle amitié lui a permis de déchiffrer au plus près une œuvre poétique qui se trouve aujourd’hui jetée aux oubliettes. Robert Maillard fait partie des initiés : poète lui-même, il peut dire : « … nous fûmes conduits ». A notre tour, grâce à ses éclairages lumineux, nous pouvons lire « au mieux » ce qui s’imposera, dans l’avenir, comme l’une des œuvres majeures de la poésie du XXe siècle.

Bernard MERMOD*

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Artiste dramatique, il présente à Paris, en 1967, un récital « Arthur Rimbaud et Robert Ganzo », puis, après mai 68, il entame une carrière de trente ans comme réalisateur-journaliste auprès de la T.V. Suisse romande, à Genève. Ayant réalisé une émission (70’) dédiée à Aimé Césaire, il regrettera de n’avoir pu faire l’équivalent avec Robert Ganzo.